26 mai 2010

Blanchette

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De ce qu'était notre village à l’entre-deux guerres, il faut se représenter un petit groupe de maisons serrées sur la rive gauche d’une rivière - celle-ci serpentant ensuite jusqu’à la grande ville proche, qui n’avait pas encore dévoré tous les hectares de cultures et de friches qui nous en séparaient. Les bâtisses étroites, aux murs blanchis à la chaux, aux toits de tuile écrasés par le soleil, longeaient le cours d’eau et de là, reculaient, escaladaient la butte, entouraient la vieille église romane d’un réseau de ruelles sinueuse, à peine assez larges pour laisser le passage au bât des mulets ; puis, comme s’essoufflant, elles s’arrêtaient à mi-hauteur de la pente, abandonnant le haut de la colline à un bosquet de grands pins parasol. En amont et en aval du village, c’étaient, disséminés dans la plaine, entre champs, vignes et garrigue, de modestes mas et quelques villas de campagnes et leur allées de platanes.

Qu’il ne s’agisse pas de repeindre le passé d’une nostalgie mensongère. Les temps d’alors étaient durs et dans les ruelles industrieuses du village, parmi les habitants gagne-petit, on croisait mendiants et traîne-savates ; mais alors, si leur sort laissait comme aujourd'hui indifférent, ils étaient du moins connus, acceptés, reconnaissables et à défaut de nom, affublés d’un sobriquet. Je vais conter ici la vie de l'un d'eux. C’était un noir taciturne, des colonies, un taiseux, toujours revêtu de ses vieux vêtements militaires impeccablement propres. Il glanait les restes sur les marchés, les déchets des halles ; puis sa tournée finie, s’en allait couler le reste du jour dans un café, pour regagner à la nuit la cabane en boîtes de conserve qu’il s’était construit sous le grand pont. Comment, et après la fin de quelle conscription, avait-il abouti ici, personne n’aurait pu le dire. Railleurs et désinvoltes, les gens l’appelaient Blanchette. Et que ce surnom évoque les contes est un hasard heureux, car, pour les enfants les plus impressionnables, il était un véritable personnage, celui qu’au détour d’une promenade, ils montrent du doigt dans un chuchotement à leurs mères rougissantes, qui les grondent aussitôt. Une incarnation tout à la fois de l’Autre, du Sauvage, de l’Ogre, d’ Hannibal et du Sorcier païen, inaccessible, fier, sombre, indifférent. Des pêcheurs de carpe ne contaient-ils pas l’avoir surpris un matin, en pleine invocation, face tournée vers le flot dans quelque rite énigmatique ?

Puis il y eut cette nuit terrible. A l’époque, ni les rives ni, plus en aval, l’embouchure sur la mer, n’avaient été encore aménagées, et dans cette région d’orages violents, la rivière pouvait se déchaîner, en crues aussi rares que brutales. Cette nuit-là, le niveau de l’eau monta très vite ; mais dès les premiers instants, Blanchette, sonnant de son clairon, donna l’alerte, tirant les habitants du lit, qui eurent à peine le temps de sortir de leur maison. La crue, pourtant exceptionnelle, ne fit grâce à lui aucune victime, noyant seulement des maisons et défonçant quelques murs. Dès lors, quoique toujours tacitement, il devint un personnage, protégé et considéré d’une certaine manière. Sa vie n’avait pas changé, il menait la même existence étriquée, mais s’en sortait mieux ; parfois, quelque bonne âme lui réservant qui des restes, qui des légumes, ou déposant anonymement une vieille couverture à sa cabane. (Il croisa des anciens combattants, des mutilés lui rendant le salut réglementaire ; des ménagères le suivaient des yeux depuis le palier ; il put lire parfois dans le regard des villageois, qu'il avait une place, comme vigie, comme sentinelle, l’intercesseur auprès du djinn de la rivière. S’en émut-il ? Je le pense.)

Passèrent quelques années. Il vivotait, inchangé, muet gardien tutélaire, passant à présent le plus clair de son temps au café à vider les verres que le cabaretier n’osait lui refuser, ou à somnoler assis, un récent melon noir rabattu sur ses yeux, à la canaille, avant de tituber à sa cabane. Et c’est ainsi qu’une nuit, il ne se réveilla pas lorsqu’une faible crue apparût de nulle part et l’emporta dans son sommeil, lui et lui seul, comme si le Génie de la Rivière auquel il croyait, se vengeait enfin des morts dont il l’avait privés autrefois.

Posté par orteilpied à 18:46 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Blanchette

    Pauvre Blanchette ... On l'avait pourtant prévenue que le loup était imprévisible...

    Posté par Garrice, 30 mai 2010 à 20:33 | | Répondre
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