10 mai 2010

Belle van Zuylen

500px_Isabelle_de_Charri_re___Jens_JuelIsabelle de Charrière, ou de son nom de jeune fille Belle van Zuylen (nom idéal pour variété de pomme de terre), femme de lettres suisse de la fin du XVIIIe assez méconnue de nos jours, a laissé dans l'histoire de la littérature une énigme: ses romans épistolaires, que je ne lirai sans doute jamais, n'ont pas de fin et restent sans conclusion.


Sa correspondance avec le jeune Benjamin Constant ne manque pas d'intérêt. Significatif est le style heurté, elliptique, d'anecdotes qu'on ne conte pas et qui se comprennent à demi-mot, d'un nom propre remplaçant une histoire, de mots évidemment placés pour se piquer d'esprit et ces longues digressions de caractère qui datent d'une époque où les âmes se disséquaient, d'abord en salon, puis sur la table d'écriture (au boudoir aussi pour les chanceux). On reprend par moments intérêt pour le contenu même : notamment lorsque vers 1795 son petit protégé se fait subjuguer par Mme de Staël, future amante de Constant et la jeune rivale littéraire qui ne va pas tarder à définitivement éclipser la renommée de Mme de Charrière; on a alors droit à de beaux accès d'aigreur et de mauvaise foi.


"J'ai tout reçu. D'abord une lettre qui m'a presque fâchée. Il me semble qu'elle n'était ni de vous ni à moi et j'aurais volontiers chargé quelque Cideville ou Albergotti de répondre. C'était bien superflu alors de me dire que vous lisiez les lettres de Voltaire (on le voyait bien au style) et c'est toujours bien inutile de me dire du bien de cet homme qui louait, prêtait, donnait quand il avait quelque service à demander, quelque livre ou pièce de théâtre à faire applaudir et qui hors de là ne se mettait en peine de personne, qui n'aima jamais personne, pas même sa Châtelet, et qui sut si âprement haïr et si cruellement déchirer ceux qui avaient le moins du monde égratigné son amour-propre.
Roquet aimable et joli et caressant est venu bientôt prendre la place du disciple de Voltaire. Comme il a été reçu ! comme Barbet a ri ! comme il a passé sa patte sur le front de Roquet. Jamais Roquet n'a été accueilli de la sorte. Barbet aurait bien vite griffonné la réponse demandée qu'il aurait adressé "à Roquet chez le cousin de Roquet seigneur de Fantaisie" si heureusement des lettres très pressées n'eussent pris son temps. La réponse se faisait à part soi ; la nuit, le soir, en allant et venant, en parlant à d'autres, seulement elle ne s'écrivait point, mais on allait l'écrire quand une troisième lettre est venue dire que ce n'était pas en Hollande qu'il fallait envoyer ce qu'on écrirait. Cette dernière lettre m'a touchée et occupée et m'occupe et me touche.
"

(à Benjamin Constant - le 08 Janvier 1791)

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